Parce que mes pieds sont têtus.

lundi 6 juin 2016

Terres vives, à coeur et à corps

Je me régale !
J'ai chaussé les bons pneus. Mes Speedcross et moi on fait corps. La trace détrempée est un jeu. Droit dedans.
L'orage me réveille avant 6 heures. J'ouvre un volet sur le déluge. Noir. Tonnerre et trombes. La rue déborde et le caniveau bouillonne. Je souris. La journée sera bonne.
Dimanche un peu sur un coup de tête, j'avais longé le canal. Le fin ruban de terre bordé de hautes herbes dégringolait en torrent gris. Un rideau de grosse pluie cascadait en gouttes sonores sur l'eau. J'étais bien, comme en croisière, et tout en maintenant mon rythme, les pieds dans les flaques, j'avançais, dérangeant des hérons lourds qui se déplaçaient mollement d'une rive à l'autre, frôlant laborieusement l'eau terne.
La chape s'est craquelée dans la matinée. L'air épais déplace des nappes de bouffées chaudes. La terre s'évapore en brume volatile et sur les coteaux lumineux le ciel projette un jeu d'ombres et de lumières ondulantes. On dirait qu'une colonie invisible d'enfants dansants fait bruisser les champs de blé en herbe. La campagne s'ébroue en jolie farandole.
Le petit centre de Mènetou, encadré de vignes tendres alignées au cordeau fourmille du joyeux monde des téméraires coureurs de chemins. Ils sont venus en tribu. La diversité des courses invite la famille au complet. Chacun encourage sa chacune. Les enfants piaillent puis sérieusement s'alignent. La coulée s'élance de toute son insolente puissance juvénile. Dans les rangs ça rit, ça crie et puis passent, au rythme des vivats, les bruyantes foulées de l'enfance.
Nous sommes une bonne grappe de camarades du club. Alignés sur diverses distances. J'ai opté pour la plus grande boucle. Un 23 kilomètres. Une sortie plutôt modeste. Je me destine à de plus larges amplitudes !
Comme à chaque sortie hors stade, l'ambiance est heureuse. Il faudra que je leur dise un jour, combien ils me portent tous de leur humeur radieuse, en cette année brouillonne.
Je croque une pomme du verger voisin et je devise avec les miens, attendant le départ. L'oeil sur le plafond redevenu nuageux, nous parions sur un grain avant l'arrivée. Il nous rafraichira.
Je repère une féminine au profil de gagnante. Je range immédiatement cette info sous le cortex préfrontal que je recouvre d'une bonne dose de lâcher prise.
Et je déroule.
Le flot dévale la courte pente. Bifurque rapidement et s'engouffre dans les vignes.
L'horizon s'ouvre. Et je suis déjà bien.
Montées. Descentes. Ondulations des coteaux. La foulée s'adapte et le souffle se place.
Le ruban de coureurs s'étire déjà et je ne suis pas en tête. Je prends le temps.
Le terrain cabosse. Fraichement charrué il se disperse en bosses. Il faut louvoyer entre ornières et herbes hautes et les passages damés reposent les appuis. Le relief m'adopte doucement. Je lève le nez sur une palette de verts, de gris, d'ocres et de bruns. Des trouées de lumière aquarellisent un paysage géométrique, comme si l'orage de la nuit avait laissé tomber une éclaboussure sur une étude hexachrome de Paul Klee. Les rangs de vignes ondoient d'un trait mal assuré de terre d'ombre brûlé et les vrilles gribouillent de leur tendre vert Alizarine ces champs bien ordonnés que chapeautent placides des baraques de pierres cendrées.
Et puis, à la faveur d'un contour, là, juste après le coude, ça plonge. Le chemin se resserre sur une foulée qu'il faut sans cesse réajuster. Les ruisseaux rigolent et les rigoles ruissellent, une boue collante barbouille les traces et ça fait des grands slurp, sous la semelle grasse.
Ça commence à me plaire !
Sillons : le bois fait des vagues. Elles déferlent en boue visqueuse s'insinuant sous la chaussure. Il faut cramponner et filer droit. Tout droit. Les flaques sont si larges parfois qu'en y balançant le pied on ne sait jamais jusqu'à quel point il ira s'enfoncer ! Et ça fait des grands splatchs. Le derrière éclabousse. Je barbouille le devant. Allons-y gaiment. Je suis le train masculin. Ça commence à peiner. Certains s'arrêtent pour décrotter et je décrète que plus rien ne m'arrête.
Je rigole toute seule dans le ruisseau !
Une trouée parfois. A la faveur d'un tournant. Et puis non. Tu croyais ? La coulée verte n'est que piège. Tout ce vert d'hautes herbes frissonnantes n'est que marais. Je ris. Et puis soudain, la bas, pas si loin. J'aperçois une féminine. Fini de se gondoler : L'espace qui nous sépare est une lacune que je m'applique à combler. Je ne la rattrape qu'en deux petits kilomètres. Toujours de boue. Je suis facile et heureuse de l'être : Ma dernière course sans rien subir remonte à trop loin. Marathon de Lyon si je me souviens bien. Et bon sang que c'est bon de faire corps avec le terrain et de jouer sans peiner, ou juste assez pour se rappeler que rien n'est acquis et qu'il faut rester vigilant. Toujours.
Je passe devant en coupant un coude. Le sol est particulièrement fuyant : Il en sème un paquet ! Ce n'est plus un champ, c'est une rizière ! La cheville se tord dans le billon bute dans les mottes et glisse sur les coteaux gras. Au 18 ème kilomètre, retour à la terre ferme. Crochet dans une cours de borderie. Le chien aboie. Le traileur passe. Court passage sur le bitume. Ultime salut aux vignes. Vingt bornes.
Je cueille au passage un camarade de club. Surprise de le voir en peine : La crampe ne prévient pas. Et j'en connais un sillon depuis la SaintéLyon !
Accroche je lui dis. Je navigue à vue. Et je l'entends derrière. Je pousse un peu pour le plaisir, sur la dernière bosse. L'arrivée est tout en haut, perchée près du clocher. Une montée de rien. Les gens hèlent et applaudissent. Oui oui, je sais, je sais : Seconde !
A deux pas de la ligne arrête. Me tourne pour accueillir mon compagnon des derniers mètres. Et nous arrivons main dans la main sourire fendu jusqu'aux tempes. Crottés. Trempés mais euphoriques, de cette allégresse qui retrace en un éclat, tous ces entrainements arrachés aux jours d'avants, difficiles parfois, encouragés toujours, par toute une clique d'optimistes coureurs, jeunes, moins jeunes, compétiteurs avertis ou néophytes. Copains de club avant tout. Complices de bonheur. Surtout.

Merci aux organisateurs pour ce très joli trail !
Merci aux fabuleux bénévoles.
Mènetou en terres vives : Un trail à ressentir !


Merci au Berry Républicain et à Laurent Brière (BEtrained Production. Superbe album à voir ici )

9 commentaires:

  1. Bravo, pour ta prouesse, et pour ton style : bientôt du pur Giono !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Giono ! Regain de bonheur ! Merci Alphonsine !

      Supprimer
  2. Merci pour ce magnifique récit !
    Pas de mal dans la chute ?
    Bon courage pour la suite !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Chutes maitrisées toujours :) La suite sera belle à Sancerre ! Vignes aussi, sèches je le sens bien. Plus de hauteur. Plus de sueur. Autant d'amusement pour sûr ! Merci !

      Supprimer
  3. Quel récit, une championne si sensible à la nature qui l'entoure, une championne qui retranscrit si bien ce qu'on peut rencontrer sur les chemins. Un vrai bonheur de te lire avec mon infusion du soir, juste avant de laisser mon écran et de rouvrir un bon bouquin, transition parfaite vers la littérature ou plutôt continuité. Encore un grand bravo à toi aussi Sophie pour ce trail et cette photo magnifique : vive le sport, vive le trail, vive les passionnés ♥

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Anne-Claire. Et je sais combien tu es semblable : Sensible enchantheureuse passionnée :)

      Supprimer
  4. Je ne me lasse pas de ces images qui transpirent d'émotions..

    RépondreSupprimer
  5. Waouh ... c'est le mot qui me vient à la lecture du récit de ta course ...
    Waouh pour ta performance, mais aussi pour la façon dont tu le retranscris ici, de façon très poétique ...
    Un plaisir à lire car au travers des images que tu laisses entrevoir, j'ai revécu certains moments de ma course ... ;-)

    RépondreSupprimer
  6. Quel(s) talent(s) ! Et avec le sourire annoncé en prime!!!
    Un plaisir à lire et à voir...

    RépondreSupprimer